Paule Ka

Photographer

Gabriel Monginot

stylist

Marie Revelut

Text

Gaetan Kondzot
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Paule Ka : déjà vingt ans
À la tête et fondateur de la marque Paule Ka qui fête ses vingt ans d'existence, Serge Cajfinger conjugue le Yin et le yang et élabore une mode épurée, savant mélange de sensualités, glamour, de rigueur architecturale, et conscient des contingences économiques.

Portrait d'un équilibriste.

L'homme porte beau et vous reçoit dans son show room avec une grande courtoisie. Il vous sourit franchement et s'excuse d'un manque de sommeil. Derrière les lunettes, le regard est malicieux, presque taquin. Homme délicat et intentionné, il signe ses collections du nom de sa tante Paule Ka.

Conçu au Brésil, Serge Cajfinger naît à Lille, la ville de sa mère. Deux mois plus tard, c'est le retour dans un pays qui se modernise avec en particulier les grandes réalisations architecturales d'Oscar Niemeyer dont la création de Brasilia comme capitale administrative. Ce renouveau est brisé en 1964 avec l'arrivée de la dictature militaire du Maréchal Castelo Branco qui renverse le président élu Joao Goulart et instaure une répression brutale. Mais le mouvement "Tropicalisme" qui surgit tel un raz-de-marée en 1967 voit l'apparition d'artistes, écrivains, poètes, musiciens chanteurs engagés politiquement qui conteste le nationalisme et la musique populaire de l'époque. C'est tout un Brésil bouillonnant qui vibre au nouveau rythme de la Bossa Nova, une musique mariant singulièrement le psychédélisme et le hippie tout en soulignant la réalité social, culturel et politique du Brésil. Un mouvement porté par des figures aujourd'hui devenues icônes comme Vinicius de Moraes, Jobim, Caetano Veloso, Joao Gilberto ou encore Gilberto Gil.

Cette dictature prendra fin en 1985 avec l'élection de Tancredo Neves à la présidence de la République C'est dans cette géographie des possibles que vit l'adolescent Cajfinger, éblouit par la créativité s'agitant et s'affirmant sous ses yeux. L'œil attiré par la sensualité et l'élégance des brésiliennes, qui plonge littéralement dans le cinéma des années 50-60, il dévore les magazines de mode : le début d'une passion.

En 1968 c'est le retour à Lille. Il a alors quinze ans : un changement radicale pour l'adolescent passant d'une culture frappée du sceau de l'exubérance vous susurrant à l'oreille " Chega de Saudade* " (assez de nostalgie) à celle ô combien rigoriste et grise du nord de la France. IL lui faudra du temps avant de trouver un équilibre entre ces deux géographies opposées.

À Lille, le jeune homme passionné par l'architecture et la mode partage son temps entre l'école et la boutique de sa mère. Il agence les vitrines de la boutique Yves Saint-Laurent et celles de nombreuses autres enseignes. Il quitte l'école avant l'obtention de son Baccalauréat et ouvre en 1974 avec sa mère et sa tante, Paule Ka, une enseigne multimarque où se côtoient des noms prestigieux et la fine fleur des jeunes créateurs, à l'époque encore confidentiels, comme Mugler, Montana ou Kenzo. C'est là qu'il comprend les limites de " la création pour la création " lorsque ses clientes affolées par l'audace des modèles le traite de fous. Il découvre qu'une mode sans contraintes économiques ne peut exister sinon dans les musées, ce qui n'est pas sa destination première. Sans toutefois sacrifier au style, il créera des vêtements qui se vendent.

Aidé par ses parents, il retourne au Brésil le temps de présenter une première collection "Beachwear très noir gris et blanc ". C'est un premier succès lui apportant la confiance pour préserver.

Fort de ces expériences acquises au quotidien et à l'écoute des désirs des femmes, Cajfinger débarque à paris en 1987 et ouvre la première boutique Paule Ka dans le quartier du Marais, rue Malher. Le styliste structure au fil des ans une grammaire reconnaissable à ses codes de noir, de gris et de blanc, jouant sans cesse l'équilibre entre une rigueur de la silhouette, une géométrie de la ligne froide et la sensualité d'un style qui exacerbe la féminité et convie à un pas de deux entre la peau et la matière, le chaud et le froid, le yin et le yang. Un numéro de funambule qu'on retrouve encore aujourd'hui dans sa collection printemps été 2009 appelée " Body Conscious " qui revisite le minimalisme des années 1900, le glamour hollywoodien et joue avec toute une palette chromatique. Dans un festival de gris, de beige, de blanc, de rouge et parfois les associant, Serge Cajfinger propose à nouveau sa relecture de la robe classique et réalise des " robes à peau " où la " femme est nue sans être nu ". La robe chez Paule Ka se fait asymétrique, bustier, polo ou chemisier découvrant tour à tour des jambes interminables, l'épaule et la poitrine : tout un jeu de la suggestion et de la perception qui se marie avec la douceur et la délicatesse du taffetas, de l'organza de soie ou des plumes d'autruche.

Aujourd'hui, alors que Paule Ka fête ses vingt ans d'existence, son créateur Serge Cajfingers peut savourer le chemin parcouru, fort d'une clientèle internationale et fidèle. La mode est pour lui un moyen d'expression dont la finalité est de satisfaire cette femme moderne et déterminée qui sait ce qu'elle veut, indifférente aux dictats des spécialistes. Ce scorpion qui sait parfois être raide est trop au fait des contraintes économiques pour croire que la mode de nos jours révolutionne quoi que ce soit. L'époque des Balenciaga, Courrèges, Cardin ou Saint-Laurent est bel et bien révolue dans un siècle où " tout est vintage et rien n'est futuriste ". Cajfinger n'en apprécie pas moins la richesse et la diversité de son temps où " chacun est son propre créateur et trouve sa mode ". Il apprécie cette liberté trouvant dans les enjeux financiers le même plaisir que lorsqu'il crée un vêtement. Pour lui la crise financière est comme un film de science fiction, une grande aventure qui oblige à être créatif et meilleur dans son domaine. Paule Ka est la preuve que le travail sérieux encré dans une réalité économique paie ".

Un exercice subtil et délicat chez Serge Cajfinger qui conclut que le plus important est de respirer sa vie tout en faisant du mieux possible ce que l'on doit faire tous les jours, mais avec un tant soi peu de dérision parce qu'après tout ce ne sont que des vêtements.

*Musique d'Antônio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes